Paru dans Le Monde du Camping-Car en 1999. Par Sascha Burkhardt. Tous droits réservés.

Lorsque les Corses appellent leur magnifique bout de terre au milieu de la Méditerranée "Ile de beauté", au moins  à ce sujet précis, "ceux du continent" sont, pour une fois, entièrement d'accord avec leurs compatriotes insulaires. Mais la Corse, c'est aussi "l'Ile des contrastes". Car aucune autre île en Méditerranée réunit autant de paysages différents. A peine longue de 183 Kilomètres et large de 83 kilomètres, la Corse possède des montagnes de plus de 2.700 mètres de haut: ici, des paysages alpins côtoient des plages aux allures presque tropicales.

En été, il vous sera tout à fait possible de faire un bonhomme de neige dans les derniers névés de la montagne et de finir la journée  sur une plage brûlante, à vol d'oiseau  même pas 30 kilomètres plus loin. Seul problème: sur les petites routes sinueuses, ces kilomètres  s'allongent considérablement et deviennent interminables. Surtout en camping-car: à certains endroits, déjà les voitures légères ont du mal à se croiser! S'y ajoutent les blocages fréquents des routes par les cochons sauvages (ou sangliers domestiques). De toute façon, les Corses expriment la distance entre deux points de leur île toujours par "heures-voiture", jamais par kilomètres!

Pour l'oeil du visiteur par contre, les hautes cimes des montagnes et les petites criques idylliques semblent toutes proches et à portée de main:  il y a certainement là une des explications pour la beauté de la Corse. La proximité géographique du climat alpin et méditerranéen, de vertes pâturages et du maquis sec ont généré une flore bien spécifique: parmi les nombreuses espèces de plantes, il y en a 120 qui  n'existent qu'en Corse! Ainsi, l'empereur Napoléon s'est vanté de pouvoir reconnaître son île natale rien qu'à l'odeur. Il suffit de se promener quelques minutes au bord du maquis pour le croire: ce parfum sucré, tellement omniprésent et fort qu' il finit  presque par vous suffoquer,  se distingue clairement des odeurs de la garrigue languedocienne ou du maquis de la Côte d'Azur. D'ailleurs, en arrivant à bord du bateau un matin d'été, même des nez peu sensibles  remarqueront déjà quelques miles avant l'arrivée les senteurs  enivrantes qui pénètrent l'air marin. Peut-être la spécificité du parfum corse vient-elle aussi des forêts de pin en altitude, dont les odeurs se laissent glisser  le long des parois vertigineuses afin de se mélanger avec l'arôme du maquis au-dessus de l'eau cristalline des côtes?

Les diversités géographiques et climatiques comme les hivers rigoureux de l'arrière-pays et les étés très chauds de la côte ne pouvaient rester sans influence sur les habitants de l'île: parfois, les caractères semblent aussi contrastés et complexes. Un restaurateur de Calvi résume la nature des Corses ainsi: "On dit que des insulaires sont toujours un peu particuliers. Des montagnards aussi. Les Corses sont les deux à la fois..."

Mais au-delà du climat, la position géographique de la Corse au milieu de la "Medi-terranée", cette mer  longtemps considérée comme le centre de la terre, ont fait de l'île un carrefour de l'histoire. Grecs et Romains, Sarrasins et Pisans, Génois et Français se sont succédés et ont ainsi fait des Corses, sans jamais réellement les soumettre,  un peuple  méfiant et rebelle , toujours aux aguets du danger venant de la mer. Il en témoignent ces nombreuses tours génoises que vous rencontrerez le long des routes côtières.  Car le malheur arrivait toujours par ces côtes escarpées, que ce soit les Sarrasins à la chasse aux esclaves ou... les investisseurs étrangers à la recherche de criques sauvages.

Dans les années 70, quand les séparatistes du FLNC ont commencé à plastiquer des complexes hôteliers en construction, non sans vider auparavant le bâtiment de tout occupant éventuel afin de préserver les vies humaines, les Corses se rangeaient encore en grande partie derrière les cagoulés. Incontestablement, les nationalistes de l'époque ont joué un rôle important pour la préservation du paysage corse: sans eux , bien de criques sauvages ressembleraient maintenant à coup sûr à certaines autres sur la Côte d'Azur. Malheureusement, au fil du temps, sur le fond des histoires autour de ces fameuses "valises pleines de billets", les choses ont pris les tournures tragiques que l'on connaît...

Quoi qu'il en soit: même si ces conflits ont largement défrayé les chroniques de ces dernières années, le touriste doit savoir qu'il n'est guère menacé par ces querelles! Au contraire, le visiteur attentif qui essayera de découvrir la Corse, tout en respectant certaines sensibilités locales, remarquera bientôt un autre trait du caractère corse: l'hospitalité!

Par ailleurs,  beaucoup de jeunes Corses essaient de sauvegarder le patrimoine de leur île et la culture Corse à l'aide de moyens bien plus pacifiques comme par exemple la polyphonie, ce chant sacré ou profane qui s'accorde parfaitement avec l'ambiance mystérieuse que l'âme de la Corse fait planer au-dessus de ses hautes cimes et profondes vallées. En Balagne,  dans le petit village de  Lumio, juste au-dessus de Calvi,  vous pourrez  peut-être assister à une "paghjella" à trois voix, improvisée par les hommes du groupe "A Filetta". Lorsque la "seconda" entonne, tous les chanteurs se mettent dans un geste ancestral une main derrière l'oreille pour mieux entendre leur propre voix et de ne pas perdre la tonalité lors de leur entrée. Quelques instants après, la voix grave du "bassu" se met à bourdonner, alors que la "terza" se perd sur ce fond dans des soupirs élégants et autres improvisations mélodieuses, pour retrouver finalement les autres dans un accord harmonieux.

Mais la Corse propose aussi des plaisirs bien plus "terre à terre": gastronomiques par exemple. Il y a d'abord l'incontournable "Figatellu", cette saucisse faite avec des abats de porc, notamment le foie, qui se mange aussi bien crue que grillée, ou la "Coppa", faite à partir de l'échine de porc fumée. De toute façon, les cochonnailles sont omniprésentes dans la cuisine corse: ce sont exactement ces porcs sauvages qui se promènent librement dans les châtaigneraies de la  "Castagniccia" en se gavant des quantités considérables de marrons, qui  finissent transformés en spécialités locales lors des abattages traditionnels de l'hiver.

La saison des châtaignes s'apprête par ailleurs parfaitement à un nouvelle visite de la Corse, à ce moment bien plus sauvage encore qu'en plein été. Après la haute saison, lorsque vous vous promènerez dans les forêts de la "Castagniccia"  l'automne corse s'offrira à vous dans toute sa splendeur: les feuilles dorées des châtaigniers qui  se mettent  à tomber forment un tapis doux et coloré sous vos pieds. Vous pourrez marcher pendant des kilomètres dans la douceur automnale sans rencontrer âme qui vive. Ou presque: peut-être vous tomberez sur une famille descendu de leur village perché sur les flancs du Monte San Petrone pour ramasser ces fruits marrons qui pendant longtemps étaient considérés comme le "pain de la corse". Les châtaignes d'un seul arbre, transformées en farine,  pouvaient nourrir une famille pendant un mois. A l'époque, la région jouait aussi un rôle important dans l'histoire de la Corse: ce sont ces villages de la Castagniccia qui ont couvé les mouvements d'insurrection. Ces nombreux hameaux  perdus dans la Corse profonde symbolisent  aussi un peu plus que les autres bourgs de l'île  l'importance que revêt  pour un Corse son village natal: même s'il part vivre et travailler à Bastia ou même sur le continent, SON village restera toujours symbole de l'attachement à la terre, à la famille et aux valeurs traditionnelles.

En remontant de la Castagniccia vers le Nord, vous arriverez au Cap Corse. Sur ce fin doigt sauvage, vous n'aurez peut-être pas seulement l'impression d'arriver au bout de la Corse, mais aussi au bout de la terre. Tout en haut, la route mène au  minuscule port de pêche de Centuri. Dans cet hameau,  qui en partie vit de la pêche traditionnelle aux langoustes, vous ressentirez parfaitement la solitude du Cap Corse. Surtout, si vous y arrivez avant ou après la saison. Au sud, une route déserte et interminable, uniquement bordée de quelques tombeaux monumentaux, vous sépare du reste de l'île. Au nord, il n'y a plus que des rochers escarpés et la mer qui, vous en serez persuadé, finît en abîme derrière l'horizon...

Côté activités, il est évident qu'un paysage aussi varié se prête parfaitement à un bon nombre de sports. L'île est depuis longtemps connue des plongeurs: sur les 1000 kilomètres de côtes, l'eau de mer limpide , dont la température reste élevée du printemps à l'automne, offre des visibilités jusqu'à 40m! Les amateurs de la planche à voile trouvent sur la côte ouest des vents intéressants comme le libeccio et parfois même des vagues assez importantes. En revanche, pour les hydrophobes et les amoureux de la randonnée en montagne (parfois engagée!), il y a les 220 kilomètres du GR20, qui traverse l'île du nord au sud en suivant régulièrement la ligne de partage des eaux. Même si l'on se contente de ne parcourir quelque kilomètres de ce chemin légendaire, c'est certainement une façon infaillible de découvrir au moins une partie de l'âme profonde de l'île de "Corsica"!

Conseil pratique pour le séjour en camping-car:
Le stationnement prolongé  peut malheureusement poser problème - c'est là où la beauté de la Corse subit un bémol pour nous autres camping-caristes. Si parmi les places de camping il y a plus d'un tiers qui invite implicitement les "mobilhome" sur leurs terrains, il en va autrement des possibilités en  stationnement "sauvage". En effet, il y a même eu des cas extrêmes, où des esprits échauffés se sont laissés aller à tirer à coups de chevrotine sur des camping-cars sous prétexte que ceux-ci se trouvaient sur des aires non autorisées. Il ne s'agit là ni d'attentats politiques, ni de banditisme ordinaire, mais tout simplement de quelques cas isolés de... folie.
Quoiqu'il en soit, officiellement, le stationnement sauvage est formellement déconseillé. L'avantage de l'avant- ou de l'après-saison: vous trouverez plus facilement un propriétaire, qui vous permettra avec plaisir de passer une nuit sur son terrain, pourvu que les règles élémentaires de politesse soient respectées.
 

Quelques détails de la carte corse:
Le Cap Corse: c'est un peu le bout du monde de la Corse. Une région sauvage, parsemé de quelques tombeaux isolés et de petits villages comme Nonza ou Centuri. Ce dernier, tout en haut à l'extrémité de ce doigt pointé vers le nord, possède un minuscule port spécialisé dans la pêche aux langoustes.
Calvi et La Balagne:   une région de collines fertiles au pied de montagnes imposantes: le Monte Cinto n'est pas loin. La baie de Calvi est surplombée par la citadelle construite par les Génois. Les Corses disent que Christophe Colomb serait né ici et non pas en Italie.
Ajaccio: la plus grande ville de la Corse. Si vous revenez d'un tour de corse, cela vous fera bizarre de vous retrouver "dans la civilisation moderne". Dans la vieille ville vous trouverez aussi la maison natale de Napoléon.
Bonifacio: à jet de pierre de la Sardaigne, la Corse finit à son extrémité sud dans des imposantes falaises calcaires. La petite ville de Bonifacio niche sur les surplombs vertigineux. Pour accéder à la mer, on peut descendre les 187 marches que le roi d'Aragon a fait tailler dans la falaise.
La Castagniccia: une région de collines et petites montagnes couverte par des châtaigneraies interminables. La Castagniccia a joué un rôle important dans l'histoire de la Corse, et un bon nombre de petits villages témoignent de son histoire.
La côte occidentale: c'est là où les hautes montagnes se jettent tout droit à l'eau afin de former une côte escarpée d'une beauté exceptionnelle. Une région figurant sur la liste du Patrimoine mondial de l'UNESCO.
Le Centre: région de haute montagne, ou l'on trouve même de minuscules stations de ski. Les hautes alpages permettent de respirer, le temps d'une ballade, l'air frais de haute montagne. De nombreux ruisseaux et cascades creusent des bassins profonds dans la roche.

(c) Sascha Burkhardt
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