Par Sascha Burkhardt, paru dans le magazine "Voiles et Voiliers" en 1998
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Petit Croiseur au Cap Creus



"Heureusement que le vent devait faiblir!” remarque sarcastiquement Bernard avec un méchant regard vers l'anémomètre dans le carré. Cela fait 48 heures maintenant que l'aiguille danse autour de huit beaufort - dans le port protégé de Llança! Nous sommes tous impatients de pouvoir enfin repartir - nous, ce sont les équipages de quatre bateaux coincés côte à côte au ponton pour cause de "Tramontana”. La Tramontane languedocienne ou la "Tramontana” catalane, c'est la guère docile soeur du célèbre Mistral. En général, elle apparaît en même temps que ce dernier, et si les Marseillais se plaignent du Mistral, en-dessous de Montpellier, on parle de Tramontane. Ce vent de Nord-ouest peut atteindre des forces considérables, même en été. Et surtout: la Tramontane vient sur les pointes des pieds, souvent dans un ciel bleu azur, pour mieux surprendre l'innocent skipper qui se demande d'ou sortent les soudaines rafales qui déboulent de terre. Elle arrive même à tromper le baromètre: dans le Languedoc-Roussillon, ce dernier monte lorsqu'elle frappe. Et la mer aussi joue le mesquin jeu: sous le vent des côtes elle se donne plate comme un miroir, afin de se transformer, après quelques milles vers le large, en enfer rempli de vagues très courts.

Ici, à Lança dans le Nord du Cap Creus, au moins les vagues sont bien visibles: toute la journée nous avons observé, à partir de la plage, les crêtes blanches marchant vers le sud. Le passage du Cap Creus n'est pas aisé lorsqu'il y a du vent, surtout si c'est la Tramontane qui souffle: ici, elle se déchaîne une dernière fois, avant de perdre progressivement sa vigueur en allant vers le sud de l'Espagne. C'est le Cap Creus qui semble ramasser et stopper toute la violence du Golfe du Lion dont il marque la fin - pas étonnant alors que dans les potins des pontons, Cap Creus prend des consonances de "Kap Hoorn”...

Pourtant, c'est une magnifique région: c'est ici ou les Pyrénées mettent le pied dans la Grande Bleue. Après avoir longé la longue et plate côte du Languedoc, le skipper venant du nord aperçoit soudain une muraille de roches se jetant dans la mer. Peu après le Cap Cerbère, au niveau de la frontière, débute la "Costa Brava” ou "Côte Sauvage”. Si juste au-dessus de Barcelone, "Costa Brava” est plutôt synonyme de "béton et hordes de touristes”, autour du Cap Creus, elle porte bien son nom: ici, elle est tellement "brava” que même des routes ne peuvent être construites. Un bon nombre de Calas ne sont guère accessibles à partir de la terre et offrent de magnifiques mouillages - évidemment sauf si l'on est, comme nous, bloqué dans le port pour cause de Tramontana!

Au moins, Lança n'est pas un endroit désagréable pour rester coincé. Il y a deux jours, quand le vent s'est levé alors que nous faisions route vers Creus, nous nous sommes d'abord réfugiés à Puerto de la Selva. La Selva, c'est un vrai village typique comme on se l'imagine: de nombreuses maisons blanches avec au milieu, une église encore plus blanche. C'est aussi un mouillage, mais comme nous n'avions pas d'annexe, nous cherchions plutôt une place au ponton en prévision de plusieurs jours très ventés. La Capitainerie nous proposait une place tellement à l'étroit qu'on n'y aurait même pas voulu garer un kayak de mer, et encore moins passer deux ou trois jours avec un voilier. Nous sommes repartis aussitôt, et en traversant la baie, nous avons trouvé à Lança une marina plus moderne, moins chère et plus spacieuse.

C'est aussi un port de pêche: il est intéressant de voir le mélange entre modernisme et tradition lorsqu'on observe la criée dans le bâtiment flambant neuf sur le quai des pêcheurs. En bas sur un tapis roulant défilaient les caisses remplis de poissons. Nous étions assis juste derrière une dame qui se rafraîchissait à l'aide un traditionnel éventail qu'elle tenait dans la main gauche, alors que avec la main droite, elle pianotait sur une télécommande pour faire des offres d'achat. Le soir, les mêmes poissons grillent sur les "Planxa” des nombreux restos qui entourent le port.

Dans le carré chez Bernard nous nous affairons également autour du poisson: pour l'apéro, sa femme à fait des superbes toasts à l'anchois et à l'huile d'olive. L'équipe du 38 pieds nous raconte leur mésaventure au mouillage devant Cadaques: un matin, ils se sont réveillés en pleine dérive, juste à temps pour lancer le moteur avant de rentrer dans une luxueuse vedette. Il est vrai que ce mouillage est réputé par sa beauté et son charme presque exotique, mais également pour la mauvaise tenue des ancres: les fonds herbeux font mauvais ménage avec la Tramontane...

Nous décidons en tout cas de nous équiper d'une deuxième ancre. Le lendemain matin, alors que les drisses arrêtent enfin de siffler et de frapper impatiemment contre les mâts, nous partons chez le shipchandler de l'autre côté du village - avec vélomobile loué, pour une livraison rapide au ponton! Lorsque au milieu de la journée nous passons finalement Creus, le Cap se montre très docile. Seule une petite houle nous berce doucement, mais sur l'eau se voit clairement la limite où les fonds remontent et où hier encore, les lames déferlaient.

Quelques milles au sud du Cap se trouve le mouillage de Port Lligat. "Port”, c'est un grand mot: il n'y a que les barques des pêcheurs qui peuvent accoster la grêve, où alors des dériveurs intégraux comme notre "Rachela”. Pour les autres, c'est un magnifique mouillage, d'ailleurs un des plus sûrs de tout le Cap grâce au petit îlot qui le protège du large. Il n'y a qu'en hiver que les pêcheurs doivent sortit leurs barques de l'eau puisque le ressac les ferait talonner. Juste au dessus de la grève trône la maison de Dalì. La demeure du peintre surréaliste est facilement reconnaissable: c'est celle avec les oeufs en pierre sur la muraille. Il va de soi que les pêcheurs que nous interrogeons connaissaient parfaitement l'artiste, mieux encore, plusieurs affirment d'avoir été les meilleurs amis de "Salvador”, évidemment. Dans la nuit, la Tramontane recommence à souffler. Avec un peu moins de vigueur que les jours précédents, mais suffisamment fort pour faire glisser notre voisin de mouillage et de l'envoyer sur un banc de sable. Notre bateau en revanche ne bouge pas d'un pouce. L'ancre de Lança semble être un bon investissement!

Souvent, Mistral et Tramontane s'endorment temporairement, afin de se réveiller de nouveau quelques jours plus tard. La raison est qu'en général, les perturbations qui affectent l'Europe viennent "en famille”. En été, dans ce coin de la Méditerranée, les fronts chauds des dépressions passant au Nord ne se font guère sentir. Mais lorsque les perturbations se décalent vers l'est, le front froid déboule et amène le vent fort. Si ensuite la Tramontane s'endort d'un coup, c'est en fait dû au secteur chaud de la prochaine dépression. Le jeu se répète, jusqu'à ce que le dernière perturbation de la "bande” passe. Avec le gonflement de l'anticyclone, la Tramontane souffle plusieurs jours pour s'endormir progressivement - et pour de bon!

Le lendemain, nous partons vers Cadaquès. Ce n'est même pas la peine de hisser les voiles puisqu'il suffit de contourner une petite pointe pour arriver dans l'anse de ce lieu mythique. Il est vrai que le panorama de cette agglomération de maisons blanches autour d'un magnifique clocher peut presque faire croire à un atterrissage sur une côte d'Amérique Latine. Curieusement, même cette petite ville qu'est Cadaquès n'offre pas de port ou de quai permettant à un quillard d'accoster. Les bateaux de promenade doivent carrément maltraiter leur antifouling sur les cailloux de la plage pour faire débarquer les touristes venant de Rosas. Ces visiteurs ne viennent pas seulement pour flâner dans les magnifiques ruelles du bourg, mais aussi à la quête de la mémoire de Dalì. Il y a même un petit musée où sont exposé ses oeuvres ainsi que celles d'un autre artiste qui aimait la région: Pablo Picasso. Par contre, le "vrai musée Dalì” se trouve à Figueres, quelques kilomètres plus loin dans l'intérieur des terres.

Plus au Sud, le port de Rosas marque la fin du Cap Creus et le début de la Costa Brava urbanisée. Mais c'est surtout le port d'"Ampuria Brava” avec ses 5000 anneaux qui provoque un choc culturel pour le skipper venant des mouillages sauvages du Creus: cette marina est considérée comme la "Floride de l'Espagne”. C'est un labyrinthe de petits canaux et minuscules ports, où les villas possèdent toutes leur propre anneau juste sous la porte. Sur les canaux, surtout de petits bateaux à moteur grouillent dans tous les sens - au point que l'on se demande pourquoi il n'y pas de feu rouge à chaque croisement. Profondément choqués, nous hissons les voiles et fuyons vers les criques sauvages de Creus.

Evidemment, dans la journée, il y a même la-bas beaucoup de "Dayliners” venus de Rosas pour profiter des odeurs de garrigue sur fond d'eau cristalline. Mais le soir venu, il repartent vers leurs châteaux en béton pour nous laisser seuls (où presque). Là, autour du Cap Creus, la Costa Brava reste vraiment "brava”, et on y trouve encore des mouillages où ce ne sont pas les lumières des cités qui s'allument le soir, mais uniquement les étincelles des étoiles et de la mer...

Renseignements pratiques:

Région: Le Cap Creus appartient évidemment à l'Espagne, mais la Catalogne représente une région automne, et les Catalans sont assez fiers de leur pays et de leur différence. En pavillon de courtoisie, il convient d'arborer le pavillon catalan (bandes rouges et jaunes).

Météo: presque partout autour du Cap, vous recevrez les bulletins que le CROSS MED diffuse depuis son émetteur de Néolos. (Sur canal 79 à 7.03, 12.33 et 19.03 heures locales après annonce sur le 16. BMS toutes les heures à .03) Ces prévisions sont tellement fiables que même les pêcheurs espagnols comptent dessus! Dans les ports, la météo est affichée en catalan/espagnol, parfois même avec une traduction en français.

Direction des forts vents: Nord-Ouest (Tramontana), Sud-Est, brises parfois fortes. En été, les forts vents du sud ou de l'est amenant une grande houle sont plutôt rares. C'est surtout la Tramontane (Tramontana pour les catalans) qui peut poser problème pendant toute saison, notamment pour le passage du Cap Creus en direction du nord contre vent et courant.

Mouillages: la plupart des mouillages n'offrent qu'une protection très partielle dans un seul sens et obligent à rester attentif et prêt à appareiller. Lligat est certainement un des mouillages les plus protégés, mais attention aux hauts fonds. A Cadaquès , attention aux algues qui couvrent le fond.

Ports: Port Bou (en construction), Colera (petit et relativement bon marché, mais pas très charmant), Llançà (assez recommandable), Puerto de la Selva (cher et souvent trop plein), Rosas, Ampuria Brava. En général, les ports espagnols appartient à des Club privés et se payent plus cher qu'en France. Exemple de prix: (7m/12m): Selva 4000/6400 PTA, Llansà 3300/6000 PTA.

Guides: Nous nous sommes servis de l'excellent "Pilote Côtier” d'Alain Rondeau, qui nous indiquait parfaitement les meilleurs mouillages. Seule ombre au tableau dans l'édition que nous utilisions: une imprécision qui affirme que les signes "avant-coureurs de la Tramontane” ne manqueraient pas et qu'elle s'annoncerait par des nuages gris traînant sur l'horizon . C'est malheureusement faux: dans le Golfe du Lion, mistral et Tramontane peuvent surgir d'un ciel parfaitement bleu, accompagnés d'une hausse du baromètre! Le seul moyen de prévision fiable est l'analyse des pressions au sol et en altitude ainsi que des températures dans le bassin méditerranéen! En général, les bulletins du CROSS MED prévoient la Tramontane assez tôt.

Cales: Ampuria Brava, Rosas, Puerto de la Selva, Llançà, Port Bou.

Essence: Ampuria Brava, Rosas, Puerto de La Selva, Llançà.

Shipchandlers: Ampuria Brava, Cadaquès, Puerto de La Selva, Llançà et Port Bou.

Argent: La plupart des commerces acceptent les cartes de paiement. On trouve de de nombreux distributeurs dans les grands villages.

Provisions: Nombreuses possibilités de faire les achats dans pratiquement tous les villages sauf à Port Lligat, où il faudra marcher une demi-heure à partir de la grêve des pêcheurs.

Gastronomie: les croustillants poissons grillés sur la "Planxa” catalane sont une merveille et se marient parfaitement avec une Sangria bien fraîche.

Téléphoner: autour du Cap Creus, le réseau GSM est d'une qualité remarquable. Il pratiquement tous les criques et mouillages sauvages sont parfaitement couverts. Si vous êtes équipé d'un téléphone portable, vérifiez auprès de votre opérateur que vous êtes bien abonné à l'option "roaming Europe” afin de pouvoir utiliser les réseaux espagnols! A partir d'une cabine téléphonique, pour appeler vers la France, il faut composer le 07 33 et ensuite le numéro de votre correspondant sans le 0. Attention, si vous appelez à l'intérieur de l'Espagne, sachez que depuis peu, l'indicatif régional doit obligatoirement être composé avant le numéro.

Charter: Roussillon Marine, 7, quai de la République, 66660 Port Vendres

Tel 04 68 82 12 41 Fax 04 68 82 36 08

(Monocoques de 6.6 à 15.6 mètres)

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